« J’ai touché du doigt l’enfer… » : il se souvient de ces « étés de souffrance » dans une fonderie du Pas-de-Calais
Originaire du Pas-de-Calais, Thierry a travaillé dans sa jeunesse pour l’ancien fleuron industriel Peñarroya et sa fonderie de plomb et de zinc. Il se souvient de la dureté des conditions de travail dont son corps porte encore les stigmates. Mais il raconte aussi la solidarité, l’amitié et l’amour. Il livre son témoignage dans le cadre de notre série sur les jobs d’été les plus marquants.
Quels sont vos souvenirs les plus marquants de vos « jobs d’été » ? Thierry D. (Loire-Atlantique) a répondu à notre appel à témoignages, dans le cadre de notre rubrique « Courrier des lectrices et des lecteurs ». Voici son récit… :« Être né quelque part, c’est toujours un hasard. Mon épouse et moi-même sommes nés à Hénin Lietard, qui est devenu Hénin-Beaumont. Elle vivait dans les corons route de Lens, je vivais entre la cokerie de Drocourt et la société minière Peñarroya*.
Là-bas, dans ce pays minier, tout était peint de noir. Même notre avenir semblait écrit en noir. Les industries minières avaient volé la vie de nos parents et les sombres boyaux de la terre avaient encore faim de chair à charbon.
Notre espoir, petite lueur dans ce ciel d’encre, c’était de comprendre et d’apprendre. Apprendre pour comprendre. Étudier et gravir une à une les marches qui nous mèneraient au savoir, à la raison, à la liberté. Apprendre à voler et puis « faire comme l’oiseau », vivre « d’air pur et d’eau fraîche ».
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« Un monstre de cheminées qui crachaient la mort »
Les études ça coûte cher. Alors il nous fallait travailler. À la fin des années 70, dans le Pas-de-Calais, du boulot il y en avait pour qui savait y faire. Et ça mettait du labeur dans les patates.
J’ai été embauché par la société minière Peñarroya au raffinage plombs et fonderie des alliages. On appelait ça « atelier des mélanges » comme s’il s’agissait de faire la cuisine…
Un premier soir de vacances scolaires, je me suis pointé aux grilles de l’usine : un monstre gris d’acier, de tuyaux, de gueuloirs qui avalaient le minerai, de cheminées qui crachaient la mort.
Je rejoignais mon équipe de nuit. Le contremaître m’a remis mon barda. Pas le temps de palabrer, l’équipe d’après-midi attend la relève. « Bienvenue min grand té va avec euch Momo et y a 40 tonnes à couler faut saquer din ! » : une tape dans le dos et me v’la entraîné par Muhammed, surnommé Momo, désormais mon équipier, mon camarade.
« Le métal n ’attend pas »
Là, j’ai touché du doigt l’enfer… La chaleur infernale des fourneaux, le métal en fusion qu’il fallait dompter pour remplir les lingotières, le bruit assourdissant des machines, les fumées chargées de particules de métaux lourds, les brûlures, les corps qui souffrent et qui transpirent. Décaper les lingots de métal en fusion à l’aide d’outillage en amiante. Retirer les scories des parois des fours au marteau-piqueur et barre à mine. Redouter l’explosion de ce métal au contact de l’eau de refroidissement… Voir tomber un camarade défiguré par la déflagration… Continuer le travail, voir défiler les minutes comme défilent les lingots de la « shepherd » et tenter de prendre un peu d’avance sur le flot de métal… puis perdre du terrain assommé par la fatigue. Muhammed pris par un besoin pressant qui pour ne pas se faire dépasser par la machine pisse dans le caniveau de récupération des eaux usées de refroidissement… Il écopera d’une mise à pied de trois jours. « Antisocial, tu perds ton sang-froid ».
Puis à tour de rôle, la pause une vingtaine de minutes. Car le métal n’attend pas. Dans la salle de repos Radio-Quinquin diffuse Le chiffon rouge de Michel Fugain : « Tu vendais tes bras pour un morceau de pain. Mais ne crains plus rien, le jour se lève. Il fera bon vivre demain »
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« Souvent les yeux humides, je pense à eux, mes camarades »
De ces étés à Peñarroya j’ai gardé les maladies liées au plomb (saturnisme), au soufre, au cadmium, à l’amiante. Souvent les yeux humides, je pense à eux, mes camarades, morts, blessés, malades. Je pense aux catastrophes notamment celle de 1993**.
Mais ce que ces étés de souffrance m’ont apporté de plus beau, c’est la solidarité, l’amitié de mes camarades de travail et… l’amour. Il y a 44 ans, ma future épouse et moi nous nous sommes rencontrés, une après-midi de repos alors que je travaillais de nuit et elle du matin.
Hier, elle m’a fait don d’un rein pour que je puisse vivre encore un peu à ses côtés et profiter de nos trois enfants et sept petits enfants. »
* Devenue par la suite Metaleurop Nord, la fonderie de plomb et de zinc, située à Noyelles-Godault, a fermé en 2003.
** Le 16 juillet 1993, une explosion dans l’usine (devenue Metaleurop) tue un ouvrier sur le coup, et neuf autres, grièvement brûlés, succomberont à leurs blessures.
