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Par : piwi
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dimanche 05 Juil, 2026
Catégorie : Economie

La Chine, numéro 1 mondial ? Plus pour longtemps

 

La Chine, numéro 1 mondial ? Plus pour longtemps

La puissance de Pékin est appelée à devenir hégémonique sur tous les plans, assure-t-on. Les profondes contradictions du miracle chinois compromettent pourtant cette perspective, analyse l’économiste Jean-Joseph Boillot.

Jean-Joseph Boillot, le 2 juillet 2026

Un chantier de construction à Huai’an, dans la province du Jiangsu, le 23 juin 2026. Si les grues de chantier aux quatre coins de la Chine ont donné l’illusion pendant plus de trente ans d’une solide santé du secteur du BTP, le pays traverse en réalité une crise immobilière qui n’en finit plus.© HJH/CFOTO via AFP

Dans les années 1980, le Japon était considéré comme le modèle économique le plus performant, et appelé à dominer le monde. On sait ce qu’il en est advenu.

Aujourd’hui, la Chine s’affirme clairement comme le nouveau prétendant au statut de numéro 1. Tout particulièrement depuis l’arrivée catastrophique de Donald Trump aux affaires et l’imbroglio militaro-géopolitique qui a accompagné le déclenchement de ses guerres commerciales.

Il devient difficile de nier l’ascendant chinois, sur les plans économique, commercial et (de plus en plus) technologique.

Exprimé en parité de pouvoir d’achat, le PIB chinois pèse aujourd’hui

41 240 milliards de dollars, selon les derniers calculs du FMI, contre

30 770 pour les Etats-Unis et

17 260 pour l’Inde – au troisième rang mondial désormais.

Autre indice encore plus marquant, les exportations chinoises pèsent

12 % du commerce mondial, pas loin du double de celles des Etats-Unis. Ces derniers importent encore un peu plus que leur rival, dont les importations sont toutefois en forte progression.

Une page se tourne

La Chine doit ce statut commercial en très grande partie à sa puissance industrielle : elle pèse un tiers de la valeur manufacturière mondiale (contre 9 % en 2004), avec une hégémonie reconnue dans certains secteurs considérés comme stratégiques. Dont toute la filière électronique, à l’exclusion des semi-conducteurs de pointe. Dans ce domaine, la capacité de remontée technologique chinoise semble néanmoins inéluctable, selon les spécialistes du secteur.

Cette hégémonie industrielle reposait jusque récemment sur ce qu’on appelait le « prix chinois », résultat d’une organisation permettant d’afficher des prix défiant toute concurrence : une division du travail verticale et horizontale extrême, concentrée sur des pôles industriels (ou clusters) et permettant de générer des économies d’échelle internes et externes maximales, y compris pour les composants nécessaires, tout en entretenant un système d’innovations croisées unique au monde.

Une page se tourne toutefois. Le prix chinois cède de plus en plus du terrain à l’innovation technologique sur laquelle semble rapidement reposer la nouvelle hégémonie industrielle chinoise. La métropole de Shenzhen, juste en face de Hong Kong, en est probablement le meilleur exemple pour les industries centrées sur la déclinaison de l’intelligence artificielle dans tous les secteurs d’avenir comme les télécoms, les biotech ou encore les véhicules électriques (roulants mais aussi volants !).

Bref, le « China Number 1 » serait l’horizon indépassable des années à venir. Mais voilà, ce n’est pas si simple, pour deux raisons.

Une puissance incomplète

Tout d’abord, la puissance chinoise n’est pas complète, et les autorités de Pékin le savent bien. Le statut de superpuissance économique supposerait que l’hégémonie chinoise soit également vérifiée dans les domaines monétaire, financier, mais aussi du soft power, et enfin militaire et géopolitique.

Or, outre une position technologique plutôt à parité avec les Etats-Unis qui sont loin d’avoir jeté l’éponge, et même avec l’Europe d’ailleurs, tel n’est pas le cas dans les autres domaines. Malgré, par exemple, les tentatives de Pékin d’acquérir le statut de « fils du ciel » (tianzi) dans les grandes affaires diplomatiques de la planète.

Ceci en raison d’une contradiction fondamentale, comme on a pu le voir par exemple lors des derniers conflits et notamment de la guerre en Iran – un allié stratégique qu’elle n’a pas été capable de défendre, comme du reste pour le Venezuela ou même en partie la Russie face à Ukraine. En effet, à vouloir, et plutôt à devoir être l’ami de presque tout le monde pour des raisons économiques, on s’expose à un risque de paralysie, comme entre l’Iran et les monarchies du Golfe.

Contradictions également sur les plans monétaire et financier. Face à un régime international qui reste largement dollarisé dans la plupart des domaines, la volonté de Pékin de conserver son autonomie monétaire et financière la conduit à freiner l’internationalisation du yuan et l’ouverture de son système financier, qu’il soit bancaire ou boursier.

Les succès d’aujourd’hui sont les dividendes d’hier. Mais demain ?

La chute du Japon, largement déclenchée par l’appréciation forcée du yen, est une leçon bien connue à Pékin, et méditée par tous les économistes chinois qui savent que le yuan est clairement sous-évalué, de 20 à 40 % selon les études.

La seconde raison relève d’un paradoxe bien connu : les succès d’aujourd’hui sont les dividendes d’hier. Ceux de demain ne sont pas garantis. La période maoïste, en dépit de ses excès, a notamment gonflé le stock de capital physique mais aussi humain d’une façon exponentielle en promouvant l’éducation, la natalité et l’égalité femmes-hommes à un niveau tel que la Chine a pu mobiliser un dividende démographique record au cours de la seconde période post-1979.

Le modèle qui a porté la Chine pendant quarante-cinq ans lui a procuré une compétitivité non plus relative, mais quasiment absolue au sens de la théorie économique. D’autant que les Occidentaux ont tenté d’acheter la démocratisation politique du régime chinois contre l’entrée à l’OMC, avec des concessions commerciales inimaginables, de l’avis de tous les experts.

Mais voilà, comme le montre très bien l’un des meilleurs économistes chinois, de passage à Paris pour un séminaire Brics à l’Inalco fin mai, Yuan Zhigang, le modèle du « miracle » chinois contient des contradictions telles que l’on peut douter de la pérennité de l’ascension de l’Empire du milieu. Ou en tout cas de sa capacité à s’assurer dans les trente prochaines années une hégémonie économique et donc géopolitique complète.

Des moteurs au point mort

Tout d’abord, tous les moteurs intérieurs sont quasiment au point mort, voire cassés, comme l’illustre bien la tendance à la déflation de ces dernières années, en particulier depuis la sortie du Covid. Le régime a eu beau tenter de relancer la machine avec un plan impressionnant de 4 000 milliards de dépenses budgétaires, la consommation interne n’a pas vraiment repris. Plus grave, l’investissement connaît lui-même une tendance nette à la baisse.

La Chine est notamment en train de payer le prix d’une crise immobilière qui n’en finit pas (un autre parallèle instructif avec le Japon), et qui avait donné l’illusion durant plus de trente ans d’une solide santé du BTP, attestée par des grues de chantier aux quatre coins du pays et l’absorption de millions de ruraux.

Cette fois, les prix de l’immobilier baissent, lentement certes, mais les ménages qui se sentent appauvris tentent de reconstituer leur épargne et leur patrimoine au détriment de la consommation courante. D’autant que l’épargne des Chinois est déjà structurellement élevée dans un contexte d’absence ou de faible protection sociale lié aux réformes libérales de 1979.

À ceci s’ajoutent un vieillissement de la population très rapide, et tout récemment l’apparition d’un chômage significatif des jeunes traditionnellement déjà épargnant net selon la théorie du cycle de vie, auquel se combine donc une montée de l’insécurité face à l’avenir et notamment à la révolution de l’IA, qui substitue comme partout des machines aux êtres humains.

L’investissement, traditionnellement autour de 40 % de contribution à la croissance du PIB est équivalent à la demande finale des ménages, du jamais vu dans les livres d’économie. Ce moteur bute désormais sur des surcapacités industrielles estimées autour de 30 à 40 % à partir des taux d’utilisation des équipements de sorte qu’il est en territoire négatif depuis le printemps 2025.

Hausse de l’endettement et des inégalités

Il faut aussi souligner un endettement public considérable, tout particulièrement pour des gouvernements locaux qui ont vécu pendant plus de quarante ans sur les rentes immobilières (ventes de terrain) et financé massivement leurs champions industriels locaux à coups de subventions. Désormais, l’immobilier ne rapporte plus rien, et les surcapacités se traduisent par une chute de la rentabilité des entreprises provinciales.

Le gouvernement central est lui-même englué dans une impasse budgétaire depuis le relatif échec du plan de relance post-Covid, et en raison d’un système fiscal archaïque – comme l’écrivait dès 2005 le regretté Michel Aglietta. Les revenus et le patrimoine des particuliers ne sont quasiment pas imposés, à un moment où les inégalités explosent.

Le taux d’endettement global du pays n’a donc cessé de progresser allègrement pour dépasser désormais 300 % du PIB selon le chef économiste de Capital Economics, dont près de 100 % pour le seul gouvernement central. Avec cette fois une dernière contraction au cœur du modèle chinois post-1979 : les inégalités et leurs relations avec la demande intérieure et avec l’innovation.

La Chine est désormais un des grands pays les plus inégalitaires du monde développé, avec un coefficient de Gini de l’ordre de 0,47 (contre 0,38 par exemple aux Etats-Unis).

En bas, quelque 300 à 400 millions de laissés-pour-compte vivent avec moins de 1 000 yuans (130 euros) par mois ; au milieu, une assez large classe moyenne, mais désormais engluée dans sa crise immobilière ; et au sommet quelques millions de riches et quelques dizaines de milliers de super riches qui suivent largement le modèle américain de la course à l’enrichissement et au statut.

La croissance à quelles fins ?

L’économiste cité plus haut, Yuan Zhigang, propose un schéma plutôt consensuel pour relancer la demande des ménages, comme faire progresser les services publics, plutôt délaissés ces dernières années et tombés globalement à moins de 10 % du PIB.

Les dépenses totales d’éducation par exemple ont reculé de 0,23 point de PIB depuis 2012 et celles du secteur public atteignent à peine 4 % du PIB contre près de 5 % pour l’OCDE. Dans la santé, les dépenses publiques sont passées de 3 à 7,2 % du PIB entre 1978 et 2023. Un effort apparemment considérable, mais qui doit être mis en rapport avec l’explosion des plus de 65 ans – autour de 320 millions, en progression de 4 à 16 % de la population totale.

Surtout, selon Yuan Zhigang, le problème de l’inégalité d’accès aux soins est considérable entre les grandes capitales et les zones rurales très mal couvertes. Le film récent de Guan Hu, Black Dog, en est une illustration assez sinistre, à la limite de la dystopie, dans une de ces villes de province touchées par la désindustrialisation.

Le problème de Yuan Zhigang est qu’il ne répond pas à la question du modèle de compétition extrême censé garantir un système d’innovation capable de concurrencer les Etats-Unis, véritable obsession des autorités chinoises.

Il ne répond pas non plus sur la question du chômage technologique, de plus en plus clair dans une Chine qui court après l’innovation. C’est la seule explication plausible des difficultés croissantes des jeunes diplômés à trouver un emploi à la sortie de l’université, dont le concours d’entrée Gaokao est un des plus sélectifs du monde (5 à 6,7 % de taux d’admission dans les meilleures universités).

À cela s’ajoute une uberisation généralisée dans les secteurs des services comme le transport et la restauration, avec des niveaux de revenus insuffisants pour tirer la demande interne.

Enfin, Yuan Zhigang ne répond pas à la question centrale : pourquoi viser encore 4,5 à 5 % de croissance par an ? Cet objectif vient d’être rappelé par le Premier ministre Li Qiang à la session du Congrès national du peuple en mars dernier, et l’on sait l’impact qu’il a sur les ressources d’un pays déjà fortement menacé par le réchauffement et l’instabilité climatique, ainsi que par une crise écologique profonde que les gadgets technologiques tentent de masquer.

Bref, la Chine pourrait avoir mangé son pain blanc des deux grandes phases de politique économique post-1949. Elle ne semble pas, pour l’instant, avoir trouvé de solution pour les trente prochaines années, alors que l’hiver démographique arrive rapidement avec une population estimée désormais entre 520 et 630 millions de personnes en 2100, dont 60 à 70 % d’inactifs. A-t-on déjà vu un panda en hibernation semer la terreur dans une forêt de bambous ?

 

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