« L’Europe se savait pauvre en ressources et n’a rien fait » : « Les minerais critiques sont un impensé stratégique »
L’Europe, longtemps focalisée sur l’aval de ses filières industrielles, se retrouve aujourd’hui dépendante de la Chine pour les minerais stratégiques. Une prise de conscience s’amorce néanmoins, explique Grégoire Verdeaux, directeur de l’Observatoire des échanges internationaux de l’Institut Sapiens.
Par Grégoire Verdeaux (directeur de l’Institut Sapiens)
Le 23 avril, le président de la République inaugurait en Auvergne une mine de lithium. Le lendemain, la Commission européenne signait à Washington un mémorandum avec les Etats-Unis pour un approvisionnement conjoint en minéraux stratégiques. Nul doute qu’une prise de conscience accrue de la dépendance de l’Europe aux « matières premières critiques » a lieu.
Lithium, graphite, antimoine, cuivre, nickel, et bien sûr les fameuses terres rares ne sont qu’une partie de la liste des matériaux sans lesquels les secteurs clés de l’industrie européenne – énergie, chimie, automobile, industrie pharmaceutique, semi-conducteurs – seraient simplement à l’arrêt. Sans parler du secteur de la défense, dont l’incapacité à s’approvisionner présenterait des conséquences qui ne sont pas qu’économiques, en plein « réarmement » de l’Europe.
Comme il y a une course aux armements, il y a une course aux minerais stratégiques, dans laquelle la Chine possède une large avance. Rien n’était imprévisible pourtant. Car à la différence des hydrocarbures, ces minerais ne sont pas pour l’essentiel négociés sur des marchés mondiaux centralisés et liquides : s’approvisionner ne va pas de soi. Et l’Europe se savait pauvre en ressources.
Rien n’illustre mieux l’impensé de cet approvisionnement stratégique que le cas du véhicule électrique, dont l’Europe a fait le choix résolu. Une seule cellule de batterie standard requiert 100 grammes de lithium, 750 grammes de nickel, 90 grammes de cobalt, 870 grammes de graphite.
Multiplié à l’échelle des engagements européens, ce sont des dizaines de milliers de tonnes par an qu’il faut sourcer, raffiner, livrer pour produire des batteries en Europe.
La domination de la Chine
Or non seulement la Chine domine (et de loin) les capacités de raffinage mondiales de minerais stratégiques, mais elle s’est remarquablement organisée pour sécuriser son approvisionnement interne et international en minerais bruts. Et lorsqu’elle s’est avisée, depuis 2023, d’en restreindre l’exportation, le prix de l’approvisionnement en Europe a bondi… de 300 à 400 % pour certains minerais et terres rares.
Anticipant l’effet combiné des besoins liés à l’IA et à l’électrification de l’économie mondiale, la Chine a pris en main l’amont (l’extraction) et le milieu (le raffinage) de la chaîne d’approvisionnement, quand les Européens se concentraient sur l’aval, considérant comme acquise leur capacité à s’approvisionner. Toujours la mondialisation heureuse…
L’Union européenne se réveille. Elle a adopté en 2024 une loi sur ces matières premières critiques : relancer l’extraction nationale, recycler, diversifier son approvisionnement international, accélérer l’autorisation des projets. Louables ambitions. Mais de financement, point.
Cap vers l’Amérique latine ?
Surtout, il faudrait plus de réalisme. Recycler pose un problème de quantité, mais aussi de processus, car il faut généralement envoyer le matériau… en Chine. Couvrir l’Europe de mines est une chimère, car non seulement des armées de zadistes et d’avocats les attendent de pied ferme, mais les gisements sont sauf exception petits, profonds et de faible teneur.
Dans ce domaine, l’Europe ferait bien mieux – comme le Japon – d’aller apporter son capital au soutien de l’exploration minière locale en Amérique latine, en Afrique australe, dans des régions « amies » riches en ressources mais pauvres en capital où les gouvernements locaux ne seraient que trop heureux de financer leurs propres champions grâce à des acheteurs européens… L’Europe ne passe pas pour prédatrice, et c’est bien sa chance !
Surtout, une fois cet approvisionnement assuré, elle pourrait se concentrer sur le traitement et le raffinage sur le sol européen. Là, si le financement est présent, les acheteurs mobilisés, les permis accélérés, elle peut en quelques années combler son retard. Une voie étroite, mais une voie rapide.
Grégoire Verdeaux est directeur de l’Observatoire des échanges internationaux de l’Institut Sapiens, et directeur associé de VT Capital Partners.
Grégoire Verdeaux

