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dimanche 28 Juin, 2026
Catégorie : Actu flash

Entreprise sans usine : Serge Tchuruk avait raison… selon Jean-Marc Daniel

 

Chronique dans Les Echos 

Entreprise sans usine : Serge Tchuruk avait raison

L’ancien PDG d’Alcatel a été vilipendé pour son concept d’« entreprise sans usine ». La réalité de la désindustrialisation et la théorie économique lui donnent pourtant raison. Acceptons cette nouvelle donne économique, plaide Jean-Marc Daniel

Serge Tchuruk, alors PDG d'Alcatel (ici en 2006), avait déclaré : « Nous souhaitons être très bientôt une entreprise sans usine. »
Serge Tchuruk, alors PDG d’Alcatel (ici en 2006), avait déclaré : « Nous souhaitons être très bientôt une entreprise sans usine. » (Meigneux/Sipa)

Par Jean-Marc Daniel (professeur émérite à l’ESCP Business School, chroniqueur aux « Echos »)

Publié le 23 juin 2026 à 15:50

Nous sommes à Londres, il y a 25 ans, le 26 juin 2001. Serge Tchuruk, alors PDG d’Alcatel, s’exprime lors d’un colloque organisé par le « Wall Street Journal » sur les enjeux économiques du siècle qui commence. Il déclare : « Nous souhaitons être très bientôt une entreprise sans usine. » Son objectif précis est de réduire le nombre d’usines de son groupe de 120 à 12 en dix-huit mois. Il vient en fait d’entrer dans la légende !

Dès ce jour, il est le diable pour les sectateurs de la défense de l’industrie et de l’économie à l’ancienne. Son nom et ses idées sont encore aujourd’hui voués aux gémonies, tandis que le thème de la « réindustrialisation » est devenu la référence obligée de tout discours politique ou de tout programme économique. Certes, quelques voix s’élèvent, mezza voce, pour dire que les propos de Serge Tchuruk étaient prémonitoires et que, venant de la part d’un chef d’entreprise en responsabilité, ils relevaient plus du constat et de l’analyse de terrain que de la pétition de principe et de l’idéologie.

Le recul chiffré de l’industrie

Et de fait, le premier constat que l’on se doit de faire est celui du recul de l’industrie, y compris au niveau mondial, si on prend comme indicateur sa part dans le PIB. Selon la nomenclature de l’ONU, qui retient une définition de l’industrie ajoutant à l’industrie manufacturière traditionnelle la production d’énergie ou encore le BTP (on parle de norme CITI), cette part était, d’après les statistiques de la Banque mondiale, de 26,4 % en 2001 et de 25,6 % en 2024.

Si on prend l’industrie stricto sensu, l’industrie manufacturière, donnée souvent utilisée dans les commentaires sur l’évolution de l’industrie, son poids est passé de 17 % à 15 %. Cette tendance s’explique par les gains de productivité réalisés par ce secteur, qui ont conduit à des baisses significatives de prix. En pratique, tandis que la production industrielle augmente en volume, son prix baisse si bien que son poids final a tendance à se réduire.

Quand on rentre dans les détails, toujours selon la Banque mondiale et sur la base de la nomenclature CITI, on voit que l’industrie au sens large est passée de 22 % du PIB en 2001 à 17 % en 2024 au Royaume-Uni, de 21 % à 17 % en France et de 21 % à 18 % aux Etats-Unis. Pour ce qui est de l’industrie manufacturière, en France, sur la même période, nous sommes passés de 14 % à 9,5 %.

Ce que traduisent en particulier ces chiffres, c’est que depuis 2001, l’implantation géographique des usines a confirmé les anticipations de Serge Tchuruk. Nous avons assisté en effet à leur basculement vers la Chine, devenue l’atelier du monde et plus largement vers les pays émergents, pendant que les vieux bassins industriels de l’Europe ont redéployé leurs emplois vers les services. Ce basculement n’est pas limité à la Chine et à l’Europe, puisque, par exemple, en Afrique, la production industrielle du Maroc vient de dépasser celle d’une Afrique du Sud de plus en plus tertiairisée.

La théorie économique validée

Ce qui donne toute sa force à la confirmation empirique des propos de Serge Tchuruk, c’est qu’ils sont en outre conformes à trois notions essentielles de la théorie économique.

La première est celle de « destruction créatrice » théorisée par Joseph Alois Schumpeter. Le pays où la part de l’industrie a le plus reculé depuis 2001 est Singapour où elle a baissé de 10 points. Au sein de l’OCDE, celui qui a connu une évolution comparable est Israël, où elle est passée de 23 % à 17 %. Ces pays sont le symbole des « start-up nations » où l’innovation technologique autour de l’information est déterminante ; autre exemple, celui de la Californie, devenue la troisième économie mondiale derrière la Chine et l’Allemagne. Sur une base 100 en 2005, le PIB de cet Etat américain est passé à l’indice 242 contre 155 pour la zone euro et 144 pour la France. Or la Californie, qui représente 14 % du PIB des Etats-Unis, fournit 28 % de leurs dépenses de recherche et de développement.

La deuxième est ce qu’Alfred Sauvy appelait la « loi du déversement » qui décrit le déclin relatif de l’agriculture puis de l’industrie. Après que les champs se sont vidés pour remplir les usines, les usines se vident et se videront pour remplir les bureaux, sachant que ceux-ci commencent eux-mêmes à se vider du fait du télétravail. Or chaque pays se situe à un stade plus ou moins avancé de ce déversement. Le déversement des économies européennes se fait de l’industrie vers ce que l’on appelle le « capitalisme cognitif », celui que construit la révolution technologique autour de l’information et du savoir. La Chine elle-même s’est engagée dans cette voie puisque la part de l’industrie dans son PIB est passée de 44 % en 2001 à 37 % en 2024.

La troisième est celle des « avantages comparatifs » théorisés par David Ricardo. La répartition naturelle de l’activité économique mondiale repose sur une spécialisation des pays fondée sur leurs spécificités productives. L’Europe et le Japon, qui sont des pays vieillissants dont la population active est sur le déclin, dégagent une épargne abondante (à l’exception notoire de la France dont le déficit extérieur traduit un excès de consommation et une absence de maîtrise des finances publiques) dont la vocation est de financer des usines de plus en plus robotisées installées dans les pays du Sud. Et ces usines ont vocation à accueillir une jeunesse nombreuse et souvent encore en grande partie rurale.

Et donc, Serge Tchuruk doit être salué au lieu d’être vilipendé. Destruction créatrice, déversement, avantages comparatifs donnent tout son sens à son discours de juin 2001 ; c’est-à-dire qu’il faut abandonner la politique coûteuse de réindustrialisation forcée et se préparer à l’émergence d’une nouvelle mondialisation, où le capitalisme cognitif du Nord et le capitalisme industriel du Sud se compléteront.

Jean-Marc Daniel est professeur émérite à l’ESCP Business School.

Jean-Marc Daniel

 

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