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Par : piwi
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dimanche 25 Juin, 2023
Catégorie : Selon la presse

Et si Tchuruk avait un peu raison sur le « fabless »…

Les Echos JM Vittori

Le patron d’Alcatel a été voué aux gémonies pour avoir voulu une entreprise « fabless ». Mais Apple, l’entreprise qui réussit le mieux au monde, ne possède pas d’usines à iPhone.

Au siège social d’Apple, à Cupertino (Californie).

Et si Serge Tchuruk avait eu raison ? En ces temps de réindustrialisation galopante, la question peut paraître saugrenue. Elle est pourtant essentielle. Car il ne suffit pas de produire au pays pour rendre le pays souverain.

Dans l’imagerie économique populaire, l’ancien patron d’Alcatel incarne une sorte d’antéchrist. A lui seul, il symbolise la migration des usines vers la Chine, un demi-siècle de déroute industrielle, voire l’euthanasie de la classe ouvrière. C’est lui faire trop d’honneur.

Non que le personnage soit recommandable. Il a démantelé un géant français qui avait des positions fortes dans plusieurs domaines pour le recentrer sur les télécoms. Il en a fait partir des dizaines de milliers de salariés. Il a tué sa recherche. L’entreprise approchant de la ruine, il en est parti avec un gros chèque.

Mais ce n’est pas sa gestion désastreuse qui lui vaut sinistre réputation. Non, c’est un seul mot, lâché en 2001 : « fabless ». Il voulait faire d’Alcatel une entreprise « sans usine ». Dans les années qui ont suivi, il a donc cédé ou fermé les trois quarts des sites industriels. Ce faisant, il a démobilisé les équipes de recherche, force la plus puissante de l’entreprise.

Succès prodigieux
A priori donc, Tchuruk a eu tout faux. Sauf que… dans les télécoms, il est parfaitement possible de réussir « fabless ». Y compris dans un domaine parfaitement identifié par Alcatel à l’époque : « Le téléphone mobile devrait constituer à terme le moyen le plus populaire d’accès à Internet », prédisait le rapport d’activité de son entreprise pour l’année 2000. Or Alcatel était justement « au coeur des nouvelles technologies de l’Internet mobile ». Avec 9 % du marché mondial des téléphones mobiles, l’entreprise pouvait avoir sa chance.

Bien vu, mais mal joué. Car c’est une entreprise entièrement fabless, Apple, qui a remporté la mise en lançant son iPhone, six ans plus tard. Son succès est prodigieux. L’iPhone est la plus grande réussite de toute l’histoire de l’industrie. Apple en a vendu près de 3 milliards d’exemplaires depuis son lancement. Le chiffre d’affaires cumulé dépasse les 1.600 milliards de dollars.

Seize ans après son lancement, l’iPhone détenait encore le cinquième du marché mondial au premier trimestre 2023. Il constitue plus de la moitié du chiffre d’affaires de l’entreprise créée par Steve Jobs, et une part plus importante de ses bénéfices.

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C’est l’iPhone qui a fait d’Apple l’entreprise la plus valorisée de toute l’histoire de la Bourse. « Designed in California, made in China » – conçu en Californie, fabriqué en Chine », pour reprendre la célèbre formule (même si le dernier modèle est aussi assemblé en Inde). Il est donc possible de réussir « fabless ». Serge Tchuruk n’avait donc pas complètement tort. La production de mobiles a d’ailleurs pratiquement disparu d’Europe.

Il est donc presque aussi stupide de rejeter le « fabless » par principe que de l’imposer. Tout dépend des activités. Dans les équipements pour réseau de téléphonie et d’Internet, les entreprises qui ont pris la place d’Alcatel se sont imposées sur la scène mondiale en associant étroitement équipes de recherche et équipes de production, à commencer par les chinois Huawei et ZTE.

Ceci dit, il est parfaitement légitime de vouloir favoriser la production sur place , pour préserver la souveraineté du pays et toute une série d’autres bonnes raisons – industrielles, sociales, fiscales, politiques, etc. La France le fait par exemple depuis longtemps pour une bonne partie de son matériel militaire. Mais la production sur place ne garantit pas la souveraineté. Il faut aussi les savoir-faire (recherche, brevets) et les approvisionnements (matières premières).

Déplacer les dépendances
L’exemple du masque sanitaire donne un bon exemple. Pendant l’épidémie de covid, il a cruellement manqué. Des voix ont aussitôt réclamé des usines françaises au nom de la souveraineté nationale. Mais un masque est fait à base de polypropylène et de latex. Pour que la France soit réellement souveraine, il faudrait y trouver du pétrole et y faire pousser des hévéas. Ce n’est pas possible.

Construire des usines de masques en France revient donc à déplacer la dépendance du masque vers ses matières premières. C’est loin d’être le seul exemple. L’un des rares constructeurs de mobiles qui produit encore en Europe, l’Allemand Gigaset, se targue de faire la coque et les plastiques avec des matériaux recyclés sur place… mais importe la plupart des composants de Chine ! La souveraineté semble bien mince.

Faire des choix
Et quand la production existe, encore faut-il la maintenir contre vents et marées si elle est jugée indispensable à la souveraineté. L’usine de masques de Plaintel, près de Saint-Brieuc, a fermé en 2018, deux ans avant l’épidémie. Et la raison première de la fermeture n’était pas l’avidité dûment dénoncée de son propriétaire américain Honeywell, mais… l’arrêt souvent oublié des commandes de l’Etat, contrairement aux engagements pris.

Dans quelques activités, un pays comme la France peut maîtriser à la fois les technologies, les ressources et la production. Cette maîtrise a un coût. Il faudra donc faire des choix.

Ailleurs, là où il est impossible de contrôler toute la chaîne, il faudra encore faire des choix. Parfois associer recherche et production, en sécurisant les achats de produits de base. Dans d’autres cas, choisir le « fabless » pour confier la production à une entreprise d’un pays ami mieux placée pour s’approvisionner. Partout, l’économique et le politique devront travailler ensemble.

Jean-Marc Vittori

Zone de commentaire !

1 commentaire pour : "Et si Tchuruk avait un peu raison sur le « fabless »…"

  1. Je me souviens très bien de cette fusion Alcatel-Lucent et surtout d’un gros titre du journal « Le Monde » paru dès le lendemain et que lisait un de mes voisins en avion:

    – « Nous garantissons qu’il n’y aura aucune suppression d’emploi » annoncé par la nouvelle direction de
    ce qui devait être une affaire gagnante.

    Je vous laisse méditer sur cette annonce toutefois on ne peut s’empêcher de penser que quelquefois certains feraient mieux de se taire car dans ce genre de situation 1+1 n’a jamais fait deux !
    La mémoire peut être parfois une arme redoutable.

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