Des promesses d’investissements et de production non tenues : avec Europlasma, le même schéma se répète à chaque reprise d’entreprise en difficulté
La Fonderie de Bretagne en 2025, Valdunes en 2024, Satma en 2022, Tarbes Industry (devenu Forges de Tarbes) en 2021. La liste des entreprises en difficultés reprises par Europlasma s’allonge d’année en année, mais les promesses d’investissements avec le soutien de l’Etat restent malheureusement le plus souvent en attente. Europlasma fait d’ailleurs partie des entreprises dans le viseur de la commission d’enquête parlementaire sur «la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs», via ses liens avec le fonds Alpha Blue Ocean.
Et le ministère de l’Industrie commence aussi à s’impatienter. «Nous mettons la pression sur Europlasma pour qu’il tienne ses engagements sur les investissements promis chez Valdunes, répondait Sébastien Martin aux questions de L’Usine Nouvelle lors d’un déplacement chez Alstom à Belfort le 30 janvier dernier. Si le ministère de l’Industrie se limite à répondre qu’un «audit mené par le Contrôle général économique et financier (CGEFI) est en cours et [que] nous suivons le dossier de près», c’est la preuve que la confiance de l’Etat dans cette entreprise est ébranlée. D’ailleurs en novembre 2025, Europlasma s’est vu refuser la reprise de Novasco.
L’entreprise landaise est toujours dans une situation financière précaire. Le dernier rapport financier pour le premier semestre 2025 publié en octobre indiquait que le chiffre d’affaires avait doublé par rapport à la même période un an plus tôt grâce aux commandes militaires. Mais le résultat net légèrement positif fin juin 2024, atteignait une perte nette de de 27 millions d’euros en baisse de 29 millions d’euros. Europlasma est détenu majoritairement par le fonds Alpha Blue Ocean domicilié dans un paradis fiscal. Lors de la séance du 29 janvier dernier de la Commission d’enquête sur «la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs», ce fonds a été évoqué par la rapporteure Aurélie Trouvé. «Alpha Blue Ocean est un fonds très particulier, présent aux Bahamas et qui peut agir à la fois comme hedge fund et comme fonds de private equity.» A l’occasion du Comité de suivi de la fonderie de Bretagne qui s’est tenu à Lorient, vendredi 20 février, Jérôme Garnache-Creuillot, le PDG d’Europlasma a indiqué, d’après les participants, qu’il voulait faire entrer des fonds d’investissement au capital pour rassurer la DGA (Direction générale de l’Armement) face à la difficulté rencontrées par la plupart des sites repris en Europlasma.
Après une première enquête en 2024 puis en 2025, on refait le tour des usines reprises par le groupe français.
Inertam, une usine au ralenti
L’usine historique d’Europlasma, Inertam, située à Morcenx dans les Landes, est en APLD (activité partielle de longue durée) depuis décembre 2024 en raison d’un coût de l’énergie jugé rédhibitoire. Si les salariés sont toujours en place grâce au chômage partiel, ils attendent le redémarrage du four pour la vitrification des déchets d’amiante en mars. Depuis plus d’un an ils sont cantonnés à des activités logistiques et notamment au stockage des déchets liés aux contrats gagnés qui doivent permettre de relancer l’activité.
Chez Valdunes, 15 millions d’euros d’investissements toujours en attente
Chez Valdunes, les salariés attendent toujours 30 millions d’euros d’investissement. Pour rappel, les pouvoirs publics s’étaient engagés en 2024 à apporter 19 millions d’euros de prêts et subventions en trois ans quand Europlasma aurait investi les 15 millions d’euros promis lors de la reprise de l’entreprise nordiste spécialisée dans la sous-traitance ferroviaire qui compte deux usines dans le Nord à Trith-Saint-Léger et Leffrinckoucke. Pour cette dernière, Europlasma devait transformer l’activité et produire des corps creux pour obus, identiques à ceux qui sont usinés à Tarbes. «En 2024, Europlasma était la seule entreprise qui voulait nous reprendre et accepter de garder les deux sites, mais nous ne voyons pas arriver les investissements prévus, s’inquiète Gregory Hannebique (CGT), secrétaire du Comité social et économique (CSE). Nous avons été dupés par le gouvernement qui ne tient pas ses promesses. Monsieur Farandou [ex-PDG de la SNCF] avait promis monts et merveilles. On attend toujours les commandes de la SNCF. Les seuls qui jouent le jeu sont la RATP.»
Aujourd’hui, l’activité ferroviaire se poursuit sur un seul poste avec un parc de machines souvent vétuste. Valdunes Industries a enregistré un contrat de 3,6 millions d’euros pour la fourniture de roues de train aux Etats-Unis. Et la direction d’Europlasma qui demande de la patience évoque le lancement de la production de corps creux fin 2026.
Aux Forges de Tarbes, des objectifs jamais atteints
A Tarbes (Haute-Pyrénées), ce n’est pas le manque de commandes qui inquiète, mais la capacité à pouvoir y répondre, comme en témoigne l’annonce du groupe KNDS du 22 décembre 2025, de vouloir intensifier sa commande de corps d’obus de 155 mm aux Forges de Tarbes. «Cet accord structurant fixe une fourniture comprise entre 60000 et 150000 corps creux par Les Forges de Tarbes pour la période 2026-2028», indiquait le communiqué de l’industriel de l’armement. Alors que la direction d’Europlasma refuse de répondre à nos questions, il semble qu’en 2025 la production était loin du compte. Selon nos sources, l’objectif de 160000 unités annoncé par la direction n’a pas été atteint. La production n’a pas dépassé les 70000 corps creux.
A la reprise en 2021, Europlasma s’était engagé à diversifier les activités mais les investissements ont tardé à venir et n’ont été réalisés qu’en partie, notamment grâce à l’aide de l’Etat qui n’a pas d’autres solutions pour produire cet élément indispensable aux obus. Ils atteignent environ 12 millions d’euros. «Nous avons toujours les mêmes inquiétudes sur le financement, – seule la moitié a été versée – et la maintenance de l’outil industriel, confie José Navarro, secrétaire CGT Finances publiques des Hautes-Pyrénées, qui a accompagné les représentants de l’entreprise lors de la reprise par Europlasma dans les négociations. Pour une production aussi stratégique ne serait-il pas plus judicieux d’avoir un actionnariat industriel ou de l’Etat ?» s’interroge-t-il.
L’avenir de la Fonderie de Bretagne n’est pas réglé
Près de dix mois après la reprise de la Fonderie de Bretagne (FDB) par Europlasma, en avril 2025, sur jugement du Tribunal de commerce de Rennes, les choses commencent à bouger tout doucement. Et ce, malgré un nouveau stand-by forcé après l’incendie de l’un des fours de la Fonderie le 20 janvier dernier, alors que la production de la Fonderie venait à peine de reprendre. Il faudra attendre huit semaines avant que l’usine ne recommence à tourner.
Il n’empêche, après des mois dans l’expectative, les tests de fragmentation des obus conçus par les salariés de la fonderie basée à Caudan près de Lorient (Morbihan) ont été récemment validés dans un centre d’essais roumain. Des tests balistiques doivent encore confirmer la viabilité des munitions produites, au cours des prochaines semaines. Le groupe d’armement Thales serait intéressé par d’éventuelles commandes une fois ces dernières étapes franchies par la Fonderie. En parallèle, un connaisseur du dossier évoque des discussions en cours avec de potentiels clients au Brésil, en Égypte, en Roumanie, en République Tchèque et même aux Etats-Unis. Cependant, un salarié de FDB interrogé reste prudent : «la direction en parle mais on ne connaît pas l’état d’avancement de ces discussions».
Quoi qu’il en soit, le virage vers l’industrie de la défense promis par Europlasma dans son plan de redressement semble bel et bien amorcé. Lors du dernier Comité de suivi, le 20 février, Jérôme Garnache-Creuillot, le patron d’Europlasma, a évoqué une future restructuration du groupe en scindant en deux entités les activités de défense et d’environnement.
Pour autant, certaines interrogations demeurent. La première concerne les engagements financiers d’Europlasma. Le groupe landais devait investir 7,5 millions d’euros en 2025. À ce jour, manquent encore trois millions. Par ailleurs, selon nos informations, sur les 25 millions de fiducie accordés avec Renault, au moins 10 millions ont été versés, sans qu’il soit possible de savoir si les seconde et troisième tranches, de 5 millions chacune ont été versées selon le calendrier prévu, en septembre 2025 et janvier 2026. Interrogé à ce sujet, le groupe Renault n’a pas répondu à nos sollicitations. Si Europlasma ne respecte pas le plan approuvé en 2025, une résolution de la décision du tribunal de commerce pourrait être prise, ce qui signifierait la liquidation de FDB.
Autre point de friction, la gestion des ressources humaines, avec la révocation, en octobre, du mandataire social Jérôme Dupont, et les procédures de licenciement en cours à l’encontre du DRH et de la directrice administrative et financière de FDB. Aux Forges de Tarbes, ce sont les délégués syndicaux qui sont sous pression. Europlasma a voulu licencier l’avant dernier délégué syndical Benjamin Duez, mais l’Inspection du Travail avait refusé ce licenciement. Cette fois, l’entreprise landaise s’attaque à Josiane Fretier, dernière déléguée syndicale CGT des Forges de Tarbes qui a pris sa retraite en novembre 2025. Son tort : avoir exprimé dans la presse ses craintes sur l’avenir de l’entreprise tarbaise et celle de Bretagne. Elle est citée à comparaître le 23 mars prochain devant le Tribunal correctionnel de Bordeaux afin d’être jugée pour des faits de diffamation. Europlasma réclame 35000 euros à cette jeune retraitée. Une manière de faire taire toute voix dissonante, alors qu’il y a tant à dire sur le fonctionnement de ce groupe.
Olivier Cognasse avec Gaëlle Lucas, correspondante en Bretagne


