La fonderie et Piwi

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Par : piwi
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vendredi 02 Oct, 2026
Catégorie : Actu flash

Philippe Rivière, l’industriel pressé.

Philippe Rivière, l’industriel pressé

Après une quinzaine d’années en Asie, Philippe Rivière a atterri à Lyon en 2019 pour fonder ACI Group qui rachète des entreprises à tour de bras. À la tête d’une holding qui emploie 1 600 collaborateurs, ce dirigeant hyperactif et cash se pose en défenseur de la souveraineté industrielle française. Certains voient en lui un « visionnaire » quand d’autres sont beaucoup plus sceptiques.

D’inconnu au bataillon à personnage médiatique – et controversé – en l’espace de six mois. Telle est la trajectoire de Philippe Rivière, pour qui tout va décidément très vite. À la tête de la holding lyonnaise ACI Group (pour Alliance des compétences industrielles), le fringant quadragénaire est véritablement sorti du bois en cette première moitié de l’année 2025.

Annonçant d’un coup les rachats d’une fonderie et d’une aciérie, l’une dans l’Aisne et l’autre en Haute-Marne, qui emploient un peu plus de 300 collaborateurs au total. Et mettant, par la même occasion, la lumière sur un nouveau nom de l’industrie française qui grandissait jusqu’à alors en sous-marin.

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Depuis sa création d’une feuille blanche en 2019, ACI Group a signé pas moins d’une quarantaine d’acquisitions pour bâtir à la vitesse éclair une ETI de 1 600 collaborateurs, qui devrait réaliser, selon son dirigeant, autour de 300 millions d’euros de chiffre d’affaires cette année.

La somme de l’intégration à la chaîne de PME industrielles (des forges, des fonderies, des aciéries, des sites d’usinage et de décolletage…) aux quatre coins de la France, dont un tiers environ reprises à la barre de tribunaux de commerce, qui ont pour point commun d’être des sous-traitants dans des secteurs stratégiques : aéronautique, défense, nucléaire, énergie, ferroviaire et nouvelles mobilités.

Plus de 100 000 kilomètres par an

« Le métier d’ACI Group est de fournir des petites productions de pièces à forte valeur ajoutée pour des filières avec des enjeux de souveraineté nationale. Les entreprises du groupe travaillent pour 5 000 clients, dont plusieurs membres du CAC 40 comme Thales, Safran, Dassault, Air Liquide ou encore Framatome », présente Philippe Rivière, dont le plan de marche est clair : créer un champion français pour sauvegarder des savoir-faire sur le territoire.

« Car si on perd notre industrie, c’est fini. Je suis convaincu que la France se trouve à un tournant parce que je ne crois pas à la réindustrialisation. Une fois qu’une industrie part, elle ne revient pas. On doit s’activer pour sauver tout ce qui doit l’être », assène, dans un discours bien rodé, ce patron sans bureau qui passe ses semaines sur les routes (il revendique 100 000 kilomètres par an) à visiter la trentaine de sites industriels détenus par ACI Group en France.

➔ À lire aussi : ACI Group : Philippe Rivière prépare son introduction en bourse

En habits de sauveur de l’industrie française, Philippe Rivière est même entré dans les écrans radars de Bercy qui n’hésite pas à le solliciter quand une entreprise stratégique cherche un repreneur.

Mais la belle histoire à peine énoncée, voilà que les premières interrogations pleuvent sur ACI Group et sa frénésie d’acquisitions financées par la dette. Philippe Rivière a beau affirmer que son groupe « est rentable depuis le premier jour », la méthode et la solidité de l’attelage posent question.

Épinglé par Les Echos

Un article, publié au début de l’été dans Les Echos, présentait ainsi Philippe Rivière en « prédateur d’entreprises familiales à bout de souffle ou en mal de succession ». Tout en faisant état de suspicions de « cavalerie » et de « pyramide de Ponzi » à propos de l’hypercroissance d’ACI Group.

© Léo Poudre

« On m’avait prévenu que plus j’allais grandir, plus j’allais en prendre plein la tête. Je ne réponds rien à ces accusations, à part que je sors de six mois d’audit de la part de Fortuna qui n’aurait pas injecté 82 millions d’euros si c’était le cas », rétorque Philippe Rivière, en référence à l’entrée, en février dernier, du fonds américano-singapourien à hauteur de 49 % du capital de la holding lyonnaise (Philippe Rivière conserve les 51 % restants).

N’empêche, si son entourage laisse entendre que l’article des Echos a été « téléguidé » par un de ses concurrents, Philippe Rivière est un nom qui fait de plus en plus parler de lui.

« Le modèle d’ACI interroge. Est-ce que mettre plusieurs malades dans un même lit en fait un guéri ? Et quels sont les moyens financiers dont il dispose pour assurer une croissance saine ? », questionne ainsi l’administrateur judiciaire lyonnais Éric Etienne-Martin, tout en reconnaissant que « souvent, quand il n’y a pas de repreneur pour un dossier, on est bien content de l’avoir ». Puis de louer le « côté précurseur » de Philippe Rivière dont il se dit « respectueux et admiratif » : « Cela fait plusieurs années qu’il parle d’aéronautique et de défense quand d’autres expliquaient encore qu’il ne fallait pas investir dans ces secteurs », rapporte-t-il.

« Une personnalité qui sort du cadre »

Parmi ses soutiens, Philippe Rivière peut notamment compter sur Thierry Regond, le président du cluster Eden qui rassemble les acteurs lyonnais de la défense (dont Philippe Rivière est membre avec un mandat de vice-président).

« Philippe Rivière suscite l’interrogation car il est rare de faire autant d’acquisitions en si peu de temps. Il va vite et en France on n’aime pas le succès ni les personnalités qui sortent du cadre. Alors, beaucoup prédisent sa perte mais je trouve, au contraire, qu’il montre la voie. Il peut sembler difficile à suivre, mais pour ce qu’il fait, c’est une qualité », analyse-t-il.

« On m’avait prévenu que plus j’allais grandir, plus j’allais en prendre plein la tête. Je ne réponds rien à ces accusations »

« Philippe est un visionnaire et les gens qui lui font des procès d’intention sont ceux qui ne le comprennent pas, complète Jean-Marc Perrotet, le DRH d’ACI Group et fidèle compagnon de route de Philippe Rivière. Il prend des risques mais avec vision et conviction, et pas n’importe comment contrairement à l’image que l’on pourrait avoir de l’extérieur. »

Et c’est vrai que les observateurs ont eu un peu de mal, au départ, à trouver de la cohérence dans ce groupe qui grossit à vue d’œil en additionnant des PME aux métiers très divers.

Protéger la souveraineté industrielle de la France

« Les entreprises françaises sont souvent dans une logique monomarché, alors on m’a beaucoup dit “Philippe, tu te disperses”. Mais l’idée est de créer des synergies et de trouver des complémentarités entre tous ces sites industriels pour augmenter leurs chiffres d’affaires. Et quand nous étudions le rachat d’une entreprise, nous cherchons les diversifications possibles avec les autres métiers du groupe », expose Philippe Rivière, qui prévoit de boucler encore plusieurs acquisitions dans les mois qui viennent.

Avant de marquer une pause « d’ici un an et demi » pour entrer dans une phase de consolidation de l’ensemble. Selon les projections du dirigeant, ACI Group réalisera alors autour de 600 millions d’euros de chiffre d’affaires.

© Léo Poudre

D’ici là, le groupe lyonnais devrait aussi avoir fait son introduction en Bourse sur Euronext Growth, comme son dirigeant l’a dévoilé lors du dernier salon du Bourget en juin dernier. « Les marchés de la défense et du nucléaire ont le vent en poupe en Bourse. Cet accès au marché serait le moyen de renforcer nos capacités de financement pour atteindre notre objectif de faire émerger un modèle industriel souverain, durable et compétitif », affirme Philippe Rivière qui espère lever, à cette occasion, entre 50 et 80 millions d’euros.

Philippe Rivière va vite, très vite. Trop vite ? « Non, je ne vais pas trop vite car on n’a pas le temps d’attendre pour protéger la souveraineté industrielle de la France. Et puis moi, c’est l’Asie qui m’a formé en tant qu’entrepreneur. Là-bas, les notions de prise de risque et de rapidité sont différentes qu’en France où je trouve que l’on va trop lentement », déclare le dirigeant qui a passé près d’une quinzaine d’années en Asie (et gardé une passion pour les bonzaïs).

« J’ai du mal à me taire »

Diplômé des Arts et Métiers de Paris, Philippe Rivière débute sa carrière chez le fabricant de matériaux métalliques Aubert et Duval. Après quelques années en France (2001-2005), il est envoyé en Chine en tant que responsable de sites (2006-2008).

« Travailler dans l’industrie a toujours été une évidence pour moi. Je me suis senti dans mon élément dès mon premier jour dans une usine », rapporte-t-il. Autre évidence, il n’est pas vraiment formaté pour le salariat. « C’était une boîte fantastique avec des valeurs, mais moi je pétais les plombs. Parce que j’ai un gros défaut, c’est que j’ai du mal à me taire. Alors mes patrons de l’époque me jugeaient comme un diamant brut. »

« Philippe Rivière suscite l’interrogation car il est rare de faire autant d’acquisitions en si peu de temps »

Jean-Marc Perrotet, le DRH d’ACI Group, qui travaillait aussi chez Aubert & Duval, abonde : « Philippe était déjà quelqu’un de très rapide, qui cassait les codes et avec des qualités de visionnaire. C’était évident qu’il allait devenir entrepreneur un jour. » Ce qu’il fait d’abord en rachetant une entreprise au Japon spécialisée dans la poudre de titane pour les blindages des satellites (2008-2013).

Avant de cofonder le groupe WeAre International dans la sous-traitance aéronautique où il naviguera au Vietnam, en Thaïlande, en Malaisie ou encore à Singapour. Jusqu’à une brouille avec son associé d’alors et la volonté de revenir en France, et l’idée d’investir le fruit de la cession de ses parts dans WeAre International pour lancer ACI Group.

Plus de 1000 dossiers de rachats potentiels épluchés par an

© Léo Poudre

« Cela faisait quelque temps que je me disais “il y a quelque chose à faire en France pour consolider les filières stratégiques”. Et je voulais, pour cela, m’installer dans une région industrielle. C’est comme ça que je suis arrivé en 2019 à Lyon, sans même connaître la ville », rembobine ce natif de Carcassonne qui commence, cette année-là, par le rachat en Haute-Savoie d’une petite PME dans le décolletage et le fraisage de pièces complexes pour l’aéronautique et le ferroviaire.

La première acquisition d’une longue série. Aujourd’hui, une équipe de trois collaborateurs épluche les dossiers de plus d’un millier de rachats potentiels par an.

« Ils me présentent 250 dossiers, nous faisons ensuite une centaine de visites d’usine puis environ 50 LOI (lettres d’intention d’achat, NDLR) pour finir à un peu moins d’une dizaine de rachats par an. Je ne rachète donc que 0,7 % des dossiers que nous recevons », calcule-t-il pour donner la preuve qu’il sait être sélectif.

Avec l’éclosion express d’ACI Group, Philippe Rivière n’a pas mis longtemps à taper dans l’œil de Gilles Attaf, le président d’Origine France Garantie qui a fait, lui aussi, de la défense de l’industrie son cheval de bataille.

Des coups de fil à 6 h du matin

« Nous échangeons beaucoup avec Philippe. Il est jeune, brillant, avec de l’expérience à l’international et une véritable vision », vante-t-il, racontant ses coups de fil à 6 h du matin parce que c’est finalement l’horaire où Philippe Rivière est le plus joignable.

« J’ai du mal à être nuancé. Avec moi, c’est on ou off, on s’adapte ou pas. »

« Il dort très peu et j’ai rarement vu quelqu’un avec une telle capacité de travail », poursuit-il. L’industriel Patrick Lemoine, administrateur indépendant d’ACI Group depuis quatre ans, parle lui aussi d’un homme « brillant, hyperactif et qui turbine très vite » : « C’est aussi quelqu’un d’exigeant qui aime les choses bien faites et bien organisées. Philippe sait se montrer direct et franc. »

Il se dit même, en off, qu’il n’est « pas toujours facile » de travailler avec Philippe Rivière, aussi décrit comme « provocateur » et volontiers adepte des punchlines. Ce que l’intéressé reconnaît tout à fait : « Ce n’est pas simple de travailler ni de vivre avec moi parce que j’ai du mal à être nuancé. J’aime ou j’aime pas. Avec moi, c’est on ou off, on s’adapte ou pas. Je suis cash, et je veux que l’on soit cash avec moi. Je n’ai pas de problème avec le fait qu’un n-2 ou n-3 me dise “Philippe, tu fais chier”».

« Un ovni dans tous les sens du terme »

Et quand on « s’adapte » comme il dit, on peut découvrir « un personnage complexe, plus en profondeur qu’on pourrait le penser », selon les mots d’Erick Roux de Bézieux, le patron de l’agence Syntagme en charge de la communication d’ACI Group.

Qui poursuit : « Philippe, c’est un ovni dans tous les sens du terme. Quand on lui propose quelque chose qui sort de l’ordinaire, il met trois secondes pour dire “oui”. Et puis, on pourrait penser qu’il n’y a que la croissance qui l’intéresse, mais en fait pas du tout, il est dans la droite ligne du patronat lyonnais, humain et engagé », détaille-t-il.

Philippe Rivière déclare, lui, considérer la défense de l’industrie « comme un devoir ». Et compte s’appuyer, pour cela, sur une forme « d’insouciance » à toute épreuve.

« En fait, je ne sais pas ce qu’est la peur. C’est une sensation que je ne ressens jamais, pas même dans la vie de tous les jours à cause de la vitesse ou parce que je serais en danger. Alors je mets cette insouciance à profit en osant faire beaucoup de choses. » Et, toujours, en homme pressé.

En parallèle du pilotage d’ACI Group, Philippe Rivière occupe près d’une dizaine de mandats au sein d’organisations professionnelles : vice-président du cluster Eden (défense), administrateur du Syndicat national du décolletage, membre du Groupement des industriels français de l’énergie nucléaire et du Club ETI Auvergne Rhône-Alpes, etc. « C’est mon quotidien de jongler entre mon rôle de dirigeant d’ACI Group et mes autres mandats. Il y a une cause à défendre, alors je veux apporter ma pierre », rapporte-t-il.

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