La fonderie et Piwi

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Par : piwi
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lundi 02 Oct, 2023
Catégorie : Economie

Dunkerque : 2 des 3 hauts-fourneaux auront été remplacés par une tour de 150 mètres de haut t : une unité de « réduction directe » du minerai de fer, permettant de le débarrasser de son oxygène avec de l’hydrogène, en lieu et place du charbon .

La nécessité de s’attaquer aux émissions de CO 2 aurait pu laminer le territoire nordique, terre d’industries lourdes. Elle lui donne au contraire une incroyable dynamique, qui entraîne aussi son lot de défis.

Le Dunkerquois devrait attirer 20.000 créations d'emplois dans les années à venir.
Le Dunkerquois devrait attirer 20.000 créations d’emplois dans les années à venir. (iStock)

Par Anne Feitz  LES ECHOS 

Sur le site d’ArcelorMittal à Dunkerque, l’avenir côtoie déjà le passé. D’un côté, des hauts-fourneaux , immenses carcasses d’acier couleur rouille d’où s’échappent d’épaisses fumées grises. De l’autre, une tour flambant neuve de colonnes et de tuyaux argentés, flanquée d’escaliers de secours jaune vif.

Les yeux brillants d’excitation, Laurent Viellard, de l’Ifpen, explique : « Nous testons ici un procédé de captage de CO2, grâce à un solvant dans lequel passent les fumées sidérurgiques. » L’ingénieur dirige depuis l’an dernier les opérations de ce projet pilote baptisé 3D, mené par l’Ifpen autour de grands industriels – ArcelorMittal, Axens, TotalEnergies…

Une ligne d’horizon bouleversée

L’installation est emblématique de la transformation à l’oeuvre dans le Dunkerquois. Car ici, en 2030, la ligne d’horizon aura totalement changé. Deux des trois hauts-fourneaux qui dominent le paysage auront été remplacés par une tour de 150 mètres de haut : une unité de « réduction directe » du minerai de fer, permettant de le débarrasser de son oxygène avec de l’hydrogène, en lieu et place du charbon – un procédé bien moins émetteur de CO2.

« Il y aura aussi deux fours électriques, dans lesquels ce minerai ‘réduit’ sera fondu pour produire de l’acier », indique Emmanuel Deneuville, directeur du programme décarbonation d’ArcelorMittal. « Et sans doute aussi, par la suite, une usine de captage de CO2. »

Bien d’autres nouveautés auront alors métamorphosé le territoire. A quelques kilomètres de là, deux gigafactories de batteries pour voitures électriques seront sorties de terre. Celle du français Verkor, qui vient d’annoncer pour cela une levée de fonds de 2 milliards d’euros – le terrassement du terrain est achevé, l’architecture du bâtiment devrait être visible début 2024. Et celle du taïwanais ProLogium , qui a annoncé avoir choisi Dunkerque en mai dernier et prévoit un démarrage en 2026.

Un peu plus loin, Orano et le chinois XTC auront construit leurs deux usines de cathodes pour batteries. L’usine chimique de Flocryl, filiale du groupe SNF, aura démarré la production de polyacrylamides. La jeune société H2V aura construit 5 unités de production d’hydrogène vert. Sans parler des deux nouveaux EPR dont EDF devrait avoir démarré la construction sur le site de la centrale de Gravelines, un peu plus loin, au bord de la mer du Nord. Dernière annonce en date, celle d’Eramet et Suez qui installeront ici leur future usine de recyclage de batteries.

21 % des émissions industrielles de CO2

Après plusieurs années de crise, l’effervescence règne désormais à Dunkerque. La transition écologique aurait pu plomber gravement cette terre d’industrie lourde, historiquement lestée de sidérurgie, fonderie d’aluminium, métallurgie et raffinerie : le Dunkerquois pèse à lui seul 21 % des émissions industrielles de CO2 de la France. La nécessité de lutter contre le réchauffement climatique – et de réduire drastiquement ces émissions – lui donne au contraire une nouvelle jeunesse. Qu’il s’agisse de transformer les industries locales ou d’accueillir de nouvelles usines pour répondre à une demande naissante, la transition fournit à la région une dynamique incroyable.

Dans son magnifique bureau de l’hôtel de Roquelaure, boulevard Saint-Germain à Paris, le nouveau ministre du Logement ne cache pas sa satisfaction. Nommé au gouvernement mi-juillet , Patrice Vergriete est aussi président de la Communauté urbaine de Dunkerque (CUD) et maire de la ville. Depuis qu’il a battu le socialiste Michel Delebarre aux municipales de 2014, cet ancien socialiste (aujourd’hui divers gauche) n’a pas ménagé ses efforts pour redynamiser la cité portuaire. Avec constance et patience.

En 2014, le mot qui revenait le plus souvent à Dunkerque, c’était ‘mort’ : le centre-ville est mort, l’industrie est morte…

Patrice Vergriete Maire de Dunkerque

« Il a fallu neuf ans pour que les courbes s’inversent ! », rappelle aujourd’hui le géant (il mesure plus de 2 mètres), dont les yeux bleus pétillent derrière de fines lunettes. « En 2014, le mot qui revenait le plus souvent à Dunkerque, c’était ‘mort’ : le centre-ville est mort, l’industrie est morte… L’emploi chutait, les jeunes partaient, la population se sentait dans une forme d’impasse. »

Le Dunkerquois perd alors 1.000 habitants par an, le taux de chômage atteint 11,4 %. Depuis, la courbe s’est stabilisée et le taux de chômage est tombé à 8,1 %. Surtout, l’espoir est revenu. 20.000 nouveaux emplois sont annoncés d’ici à 2030, sur un territoire comptant un peu moins de 200.000 habitants.

Autoroute de la chaleur

Cette renaissance n’a rien d’un miracle. « Pour faire repartir l’économie, il fallait prendre la vague d’après, celle de l’industrie du XXIe siècle. Pour moi c’était clair : il fallait jouer la transition écologique et la décarbonation du territoire », explique Patrice Vergriete. Décarboner la route passe par le développement des transports en commun ? Le nouvel élu instaurele bus gratuit en 2018. « La fréquentation a grimpé de 125 % en cinq ans », se félicite-t-il aujourd’hui.

Les pouvoirs publics s’attachent également à créer un terreau favorable à la renaissance industrielle, mettant en place les structures qui permettront, par exemple, de créer des infrastructures communes. Lorsqu’en 2017, les quatre industriels les plus émetteurs du territoire (Aluminium Dunkerque, ArcelorMittal, Comilog et Ferroglobe), soutenus par la CCI Littoral Hauts-de-France, leur lancent un appel du pied, ils reçoivent un accueil plus que favorable. « La Communauté urbaine et le port ont aussitôt répondu présents, via la mise en place d’un ‘collectif CO2‘ ! » se souvient Guillaume de Goÿs, directeur général d’Aluminium Dunkerque.

Euraénergie, un groupement d’intérêt collectif chargé d’animer la transition énergétique sur le territoire, est alors mis en place. « L’un des premiers projets communs a été la création par le Grand Port maritime d’une ‘autoroute de la chaleur’ », raconte Rafaël Ponce, son directeur général. Il s’agit de récupérer la chaleur fatale émise par des industriels comme ArcelorMittal et d’en faire profiter d’autres entreprises.

Terminal CO2

Ce projet (une canalisation de 30 kilomètres qui distribuera 635 GWh de chaleur par an à compter de 2025) a été déterminant dans le choix de Verkor. « La chaleur représente la moitié de nos besoins énergétiques. Or, nous savons que nos clients seront très attentifs au contenu carbone de nos batteries », confirme Gilles Moreau, cofondateur du fabricant de batteries.

Beaucoup d’autres projets ont depuis vu le jour. GRTGaz envisage une canalisation d’une dizaine de kilomètres, permettant de convoyer l’hydrogène produit par H2V vers ses utilisateurs, ArcelorMittal et Imerys. La société travaille aussi à un projet de transport de CO2 depuis les sites des industriels émetteurs vers un terminal de réception, où il sera liquéfié et stocké avant d’être réutilisé ou transporté et enfoui, dans la mer du Nord par exemple.

Zones clés en main

Un terminal CO2 est lui-même en gestation sous la houlette de Dunkerque LNG, l’entreprise qui gère le terminal méthanier. « Une première brique est en cours pour le producteur de chaux Lhoist et le cimentier Eqiom , pour traiter 1,5 million de tonnes par an à partir de début 2028. Mais nous envisageons une extension à 4 ou 5 millions de tonnes », explique son patron Olivier Heurtin, très enthousiaste lui aussi à l’idée de travailler sur un projet qui « a du sens », donnant « un nouveau souffle ».

3.000

Hectares appartenant au Grand Port maritime de Dunkerque ne sont pas aménagés, sur les 7.000 qui lui appartiennent.

Le rôle du Grand Port maritime de Dunkerque (GPMD) a été déterminant dans la renaissance du territoire. Car la métamorphose du Dunkerquois requiert du foncier, beaucoup de foncier. Or, le GMPD est propriétaire de 7.000 hectares, acquis dans les années 1960, dont 3.000 non aménagés.

« Les projets en cours représentent 500 hectares », explique Maurice Georges, le président du directoire. Le GMPD a déjà aménagé des zones « clés en main », qui ont fait la différence pour les nouveaux venus. « Nous avons gagné entre six mois et un an sur les autorisations nécessaires », témoigne Gilles Moreau, de Verkor. Le taïwanais ProLogium cherchait de son côté 180 hectares pour son usine européenne de batteries : le GPMD était l’un des rares à disposer d’une telle surface.

Au moment où le foncier compte parmi les grands défis de la réindustrialisation en France, c’est plutôt un atout. Cruciale pour le climat et l’environnement, la loi « zéro artificialisation nette » (ZAN) limite les possibilités de bétonisation. Mais Bercy et le ministère de l’Industrie ont obtenu de sanctuariser 15.000 hectares dans l’Hexagone pour les grands projets sur la décennie à venir – dont Dunkerque devrait bénéficier.

Besoins en électricité gigantesques

Cette facilité ne concernera toutefois pas les logements qu’il va falloir trouver pour les salariés appelés à occuper les 20.000 futurs emplois. « Je ne suis pas inquiet : il reste beaucoup de surface disponible déjà artificialisée dans la ville », avance Patrice Vergriete, évoquant par exemple la transformation d’un tiers des parkings.

Dans les usines dunkerquoises, c’est plutôt la disponibilité de l’électricité qui suscite quelques inquiétudes. La décarbonation passe par l’électrification des procédés industriels ou par l’utilisation d’hydrogène lui-même produit grâce à de l’électricité décarbonée. Les besoins sont gigantesques : RTE, qui vient de publier de nouveaux scénarios sur l’avenir énergétique de l’Hexagone, estime qu’ils seront multipliés par 4 ou 5 à Dunkerque d’ici à 2035.

« Nos seuls besoins pour Dunkerque vont passer de 350 MW aujourd’hui à 800 MW, sans compter l’hydrogène qui nécessitera entre 350 et 400 MW de plus : c’est l’équivalent d’une tranche nucléaire », reconnaît Matthieu Jehl, le directeur général d’ArcelorMittal France.

Mais les industriels se veulent optimistes. Ils évoquent les futurs parcs éoliens en mer (le parc de 46 éoliennes prévu au large de Dunkerque doit démarrer en 2028) et les nouveaux EPR en projet pour subvenir à leurs besoins, espérant obtenir des prix compétitifs. « Nous avons déjà entamé des discussions avec des fournisseurs », poursuit le dirigeant.

Attirer des talents

En réalité, ce qui les empêche vraiment de dormir, c’est la disponibilité des compétences. « C’est le gros sujet », insiste Matthieu Jehl. La transition écologique en fournira : certains emplois disparaîtront avec la fermeture des hauts-fourneaux d’ArcelorMittal par exemple. « Les opérateurs se convertiront aux nouvelles machines, ils ont l’habitude : les métiers de base – la mécanique, l’électricité, la physique – restent les mêmes », avance Marc Malhomme, délégué CFE-CGC d’ArcelorMittal Dunkerque.

Pour les salariés en poste, la transition représente aussi un bouleversement. « Après une phase d’inquiétude, ils ont bien compris que, finalement, c’est la transition qui permettra au site de survivre », poursuit Marc Malhomme.

Mais comment pourvoir les nouveaux emplois ? Alors même que la course aux compétences n’a pas encore commencé, le représentant syndical observe déjà une augmentation du turnover (encore faible) sur le site. Les pouvoirs publics locaux sont bien conscients de la marche à franchir. Deux nouvelles écoles d’ingénieurs ont vu le jour ces dernières années (IMT Nord Europe et EILCO).

L’université du Littoral Côte d’Opale (ULCO) a aussi lancé le projet C-DéCIDé (Centre de développement de compétences pour une industrie décarbonée), avec les acteurs locaux publics et privés : il s’agit de créer une « Décarbo Industrie Académie », recouvrant plusieurs domaines de formation – énergies renouvelables, technologies de capture et de stockage du carbone, économie circulaire… Objectif : former 12.500 jeunes en cinq ans.

Les industriels ne ménagent pas non plus leurs efforts pour convaincre les enfants du Dunkerquois que l’industrie peut être « sexy », écumant les écoles et participant à des initiatives comme la « Fabuleuse factory », qui les a réunis la semaine dernière en centre-ville autour d’ateliers ludiques, pour faire découvrir leurs métiers. « Il faut sortir de l’image ‘Germinal’ de Zola, encore prégnante », souffle Gilles Moreau, chez Verkor, qui est lui-même intervenu dans des lycées du Dunkerquois.

Des usines sans parking

Pour attirer les talents, Dunkerque cherche aussi à redorer son image. Le tournage dans la ville de la série « Baron noir », ou des films « Dunkerque » de Christopher Nolan et « L’Amour ouf » de Gilles Lellouche, y a contribué. Mais aussi la réfection de la digue le long de la plage de Malo-les-Bains et de ses jolies villas Belle Epoque, l’ouverture de plusieurs hôtels 4 étoiles ou encore d’une nouvelle patinoire, pour ne citer que quelques transformations récentes.

Patrice Vergriete n’a pas peur des défis. Son nouveau combat : celui des usines sans parking. « A l’heure de la sobriété foncière et de la décarbonation des transports, c’est le sens de l’histoire ! », s’enflamme-t-il. « Pourquoi pas ? » répondent poliment certains des nouveaux venus, face à l’idée pour le moins disruptive. Lui n’en démord pas : « On va le faire ! »

Anne Feitz, envoyée spéciale à Dunkerque

 

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