Ariane 6 : la plus puissante fusée européenne de l’histoire envoie en orbite les satellites d’Amazon
Le lanceur Ariane 6 en version quatre boosters s’est envolé ce jeudi, portant les ambitions de l’américain de concurrencer Starlink. Et les espoirs du spatial européen.
Dans le courant de l’année, le lanceur Ariane relèvera sa puissance de 20 %, devant permettre à Amazon d’acheminer près de 40 satellites par vol. (Photo M. Pédoussaut/ESA)
Par Thomas Pontiroli
Publié le 12 févr. 2026 à 18:03Mis à jour le 12 févr. 2026 à 21:45
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Mission accomplie. C’est un lanceur Ariane sous stéroïdes qui s’est arraché du pas de tir guyanais de Kourou, jeudi, à 13 h 45 (heure locale), comme prévu. Dotée pour la première fois de quatre boosters au lieu de deux, et d’une coiffe rallongée à 20 mètres, Ariane 6 a emporté à 465 km d’altitude, 32 satellites Amazon, qui se sont séparés avec succès.
Sur le plan technique, cette mission constitue un test grandeur nature pour le groupe européen. Déployer 32 satellites, sur une fenêtre de vingt-deux minutes, exige une précision inédite. Après 1 h 54 de vol, l’étage supérieur d’Ariane 6, propulsé par le moteur Vinci, a ensuite assuré plusieurs rallumages avant d’entamer sa désorbitation, pour ne pas encombrer plus que nécessaire cette orbite basse amenée à être saturée.
Ariane au niveau des plus grands
La mission VA267 est la première d’une série de 18, signée entre Amazon et Arianespace en 2022. Au total, le géant américain de l’e-commerce a prévu 92 tirs, en incluant les lanceurs concurrents d’Ariane United Launch Alliance (ULA), Blue Origin, mais aussi son rival SpaceX, qui opère, avec ses 9.000 satellites Starlink, la première constellation Internet.
La configuration de la fusée Ariane dite « A64 » (quatre boosters, contre A62 pour deux boosters) est faite pour répondre à la demande gourmande de clients comme Amazon. Pour envoyer plus de 3.200 satellites, l’américain a besoin de beaucoup de capacité. Amazon étant devenu le plus gros client d’Arianespace (deux tiers de son carnet de commandes), il fallait dimensionner l’effort ; il en allait aussi de la survie du spatial européen.
Avec 62 mètres de hauteur et 21,6 tonnes de capacité, le lanceur lourd européen fait désormais jeu égal avec les concurrents américains également retenus par Amazon pour placer sa constellation en orbite LEO : Falcon 9 de SpaceX (jusqu’à 22,8 tonnes) et Atlas V d’ULA (20,5 tonnes).
Certes à terme, les lanceurs super lourds Starship de SpaceX (jusqu’à 150 tonnes) et NewGlenn de Blue Origin (70 tonnes) promettent d’élever encore le niveau de jeu. Mais à ce jour, aucun ne transporte encore de satellites. Surtout, par rapport aux 27 satellites par mission Atlas V et 24 sur Falcon 9, ArianeGroup (la coentreprise entre Safran et Airbus qui produit les lanceurs, Arianespace les opérant commercialement) ne cache pas sa fierté d’avoir à ce jour la plus grosse capacité d’emport. Cocorico !
VIDEO – Pourquoi Ariane s’acharne face à SpaceX ?
Pour continuer de jouer des coudes avec ces gros bras, le groupe prévoit de muscler son jeu dans les mois à venir. Dans l’année, les boosters P120C seront remplacés par le P160C. Et le moteur Vinci sera amélioré, devant in fine permettre d’emporter 20 % de charge utile en plus. Cette configuration exceptionnelle, principalement utilisée pour Amazon (et que l’on devrait voir apparaître non pas au prochain lancement, mais au suivant), permettrait d’approcher 40 satellites par mission. De quoi aider le géant de Seattle à accélérer la cadence, et refaire son retard ?
Tenu par le régulateur américain des télécommunications (FCC) de mettre sur orbite la moitié de sa constellation (plus de 1.600 satellites) d’ici à la mi-2026, le groupe américain vient de demander une rallonge de vingt-quatre mois (juillet 2028), invoquant une « pénurie de lancements ». S’il se dit « confiant » depuis Kourou, Amazon n’a tenu qu’un dixième de cette promesse avec 180 satellites mis en orbite et 212 depuis le 12 février! Sans accord de la FCC, l’entreprise risque une amende.
De quoi accroître la pression sur le partenaire européen. Après quatre lancements réussis en 2025, ArianeGroup a annoncé en janvier qu’il allait doubler la cadence cette année avec sept ou huit tirs – dont quatre pour Amazon. « Notre objectif est de neuf à dix tirs par an », a promis David Cavaillolès, CEO d’Arianespace, jeudi au Centre spatial guyanais. « Nous avons le lanceur parfait pour les constellations », a-t-il ajouté devant son partenaire.
Une montée en charge utile au futur Iris²
Face à la pression d’un client comme Amazon, Arianespace peut-il le prioriser dans son calendrier ? « Nous cherchons à répondre au mieux aux besoins et si un client a des besoins spécifiques, nous regarderons », laisse entendre Caroline Arnoux, responsable de la Business Line Ariane 6.
Si certains grincent des dents devant les faveurs accordés au géant américain, d’autres se satisfont au contraire que, pour une fois, les ambitions d’un titan comme Amazon (qui a annoncé une enveloppe de 200 milliards de dollars dans l’IA rien qu’en 2026 !) doivent passer par un acteur européen pour se réaliser. Au total, la fusée Ariane enverra au moins 20 % de la constellation Amazon Leo. Mais elle n’oublie pas ses autres devoirs, à savoir déployer quelque 300 satellites pour l’Europe à l’horizon 2032.

