- Hervé Joly, historien, directeur de recherche au CNRS au Laboratoire Triangle
- Bruno Belhoste, professeur émérite d’histoire à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
C’est une histoire qui débute sous l’Ancien Régime avec l’École des ponts et chaussées, l’École des mines, l’École d’application de l’artillerie et du génie. Elle se poursuit sous la Révolution avec l’École normale, le Conservatoire national des arts et métiers, l’École spéciale des langues orientales et, bien sûr, l’X, Polytechnique.
La période révolutionnaire, mère des Grandes Écoles
La fin du 18ᵉ siècle voit naître ce qui est qualifié aujourd’hui de “grandes écoles”. Au cours de la Révolution, la Convention, influencée par la pensée des Lumières, souhaite démocratiser l’accès aux écoles et former une nouvelle élite par les sciences. Est alors fondée, en 1794, l’École centrale des travaux publics, renommée École polytechnique l’année suivante, sous l’impulsion de Gaspard Monge. À ses côtés, l’École normale, le Conservatoire national des arts et métiers et l’École spéciale des langues orientales voient le jour. Ce mouvement se fait au détriment des écoles réservées à l’élite aristocratique de l’Ancien Régime, qui se voient supprimées.
À écouter aussi
L’École polytechnique est une école généraliste d’envergure, fondée sur les sciences. Elle forme de futurs ingénieurs. Les débouchés qu’elle permet sont largement civils. Cependant, la formation des élèves ingénieurs est vouée à se militariser sous le Premier Empire. Napoléon Iᵉʳ s’intéresse au savoir et à la discipline des polytechniciens. Il leur offre des postes de sous-lieutenants et place l’École sous les ordres du ministre de la Guerre.
La première moitié du 19ᵉ siècle est marquée par l’engagement des élèves polytechniciens. Bruno Belhoste, professeur émérite d’histoire à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et auteur de La Formation d’une technocratie. L’École polytechnique et ses élèves de la Révolution au Second Empire (Belin, 2003), explique : “l’École polytechnique est une école républicaine. C’est l’école qui est sortie de la Révolution […]. Cet ethos révolutionnaire va se manifester en 1830, où les polytechniciens vont jouer un rôle. Ils sortent de leur école qui est au milieu du Quartier latin et vont participer au combat”.
Au quotidien, les élèves vivent en communauté, casernés dans les anciens bâtiments du Collège de Navarre, à Paris. Ils y développent alors leur propre argot et codes sociaux. Devise, hymne et uniforme, les traditions polytechniciennes se construisent progressivement au cours du 19ᵉ siècle et perdurent encore aujourd’hui.
À écouter aussi
Enseignements préparatoires et examens, Polytechnique donne le la
Par souci de recruter les meilleurs élèves, des examinateurs font le tour du pays à la recherche des futurs polytechniciens. Le prestige de l’École, ainsi que la rigueur des oraux et des compositions écrites, poussent les candidats à se préparer auprès de maîtres privés ou à assister aux enseignements préparatoires en lycée. “Au 19ᵉ siècle, Polytechnique était une école de masse et comptait des promotions de 250 élèves. Il y avait beaucoup plus d’élèves à Polytechnique qu’à la faculté des sciences de Paris. Aujourd’hui, le rapport est complètement inversé. Polytechnique est une petite école par rapport à l’ensemble de l’enseignement supérieur”, souligne Hervé Joly, directeur de recherche au CNRS en histoire contemporaine et auteur d’une Histoire de l’école polytechnique (La Découverte, 2024).
L’examen de sortie est également essentiel, car le classement distribue les futurs technocrates dans les écoles préparatoires aux différents services publics, les écoles d’application. Le système de concours et d’examens polytechniciens s’est ainsi progressivement formalisé, et ces conditions d’entrée en écoles supérieures sont encore présentes de nos jours.


