Perpétuer un savoir-faire millénaire
Après Abel Marta, on connaît un deuxième sculpteur fondeur d’art à Tivernon : Moussa Ouattara, qui a repris l’atelier en mars dernier. Son secret ? la technique de la cire perdue, méthode qui se fait de plus en plus rare.
Depuis bientôt un an maintenant, Moussa Ouattara a pris les rênes de la fonderie de Tivernon, et perpétue un savoir-faire millénaire. Il a pris la suite de l’illustre fondeur de la commune, Abel Marta, qui y a travaillé le métal pendant une quarantaine d’années. Si son entreprise est restée en sommeil quelques temps, du fait de son départ en retraite, le matériel, lui, est resté. Il est désormais entre de nouvelles – et bonnes – mains. « Il ne s’attendait pas à ce que je vienne ici tout seul. Trouver un repreneur, ça lui a beaucoup plu. »
« J’ai commencé à gambader dans l’atelier familial à 9 ans »
Moussa Ouattara, 45 ans, ne connaissait Tivernon ni d’adam, ni d’ève, avant de s’y installer en mars dernier. Eurélien de part son domicile, il a grandi entre Bouaké en Côte d’ivoire et le Burkina Faso. Depuis de nombreuses générations, sa famille est spécialisée dans les travaux manuels, notamment celui du forgeron. Elle a longtemps créé des objets de culte et agricoles. « J’ai commencé à gambader dans l’atelier familial à 9 ans pour jouer avec les outils », sourit-il. Huit ans plus tard, il a stoppé ses études pour se lancer pleinement dans le métier, avec « quelques copains », une fois les techniques de la maison plus qu’intégrées. Dans sa petite boutique, il a sculpté différents objets figuratifs de tailles diverses, vendues sur place ou*
auprès de marchands d’art rapportant ce savoir-faire sur le Vieux continent.
Une technique ancestrale
À force de nouer des contacts à droite et à gauche, Moussa Ouattara a été amené à se déplacer en Europe pour faire découvrir la technique de la cire perdue à travers des stages. Avec ce processus, on commence par modeler l’objet en cire, puis, on l’enrobe d’un moule réfractaire, ici, du plâtre. Lorsqu’on chauffe l’ensemble dans un four allant jusqu’à 600 °C, la cire fond et s’échappe, laissant une cavité vide. Le bronze, en fusion à 1.150 °C, est alors coulé dans cette cavité. À noter qu’avant cette étape, le
moule est enfoui dans du sable pour éviter un choc thermique au moment de l’incorporation du bronze. Après refroidissement, on casse le moule pour libérer l’objet en bronze, qui est ensuite retouché et patiné pour lui donner la couleur souhaitée. Les plus anciennes traces connues de la cire perdue viennent de Mésopotamie. Ensuite, elle s’est diffusée en Égypte, en Inde, en Chine, en Grèce et plus tard dans l’empire romain. Elle est utilisée sans interruption depuis plus de 5.000 ans. « C’est la même chose depuis très longtemps. Aujourd’hui, seul l’outillage change. En Afrique, il n’y a pas toujours de
silicone, on peut utiliser du sable ou de l’argile. Avec pas grand-chose, on pouvait faire des sculptures », détaille l’artisan. Cette technique, très populaire à l’époque d’auguste Rodin notamment, est peu à peu remplacée par l’impression 3D. Mais quelques artisans résistent à l’envahisseur informatique.
Une méthode devenue rare malgré tout
C’est notamment pour cela que plusieurs artistes, locaux ou non, lui font confiance pour matérialiser leurs visions. « Ils viennent parfois avec des idées bizarres », sourit-il. « C’est un challenge de transformer tout ça, ça me plaît ». C’est le coeur de métier du sculpteur fondeur : passer des modèles en bois, en résine ou en plastique apportés par les clients à de véritables pièces de bronze, via la méthode de la cire perdue. Cette dernière, après l’avoir travaillée en tant que salarié à la fonderie Rosini de Bobigny, il l’a perpétuée en lançant en duo son propre atelier, Artculture, en 2017 à Dourdan. « Même en région parisienne, des fonderies qui arrivent à sortir des grosses pièces, il n’y en a pas beaucoup. »
Quelques années se sont écoulées, et Moussa Ouattara « avait envie de faire quelque chose en solo ». Le monde de la sculpture en bronze étant petit, il connaissait déjà le travail d’Abel Marta. « L’historique de cette fonderie m’a beaucoup plu. » Tout comme ses 630 m2 et son équipement très complet. « Il m’a très bien accueilli. »
Le carnet d’adresses du Loirétain dans la poche, Moussa Ouattara a renommé le lieu en Fonderie Bini, hommage au surnom que lui donnait son père petit. À partir de l’été, il a amené Aboubacar Traoré dans ses valises. Les deux ont travaillé ensemble à Dourdan. Ils ne sont que deux, et le chef d’entreprise le regrette. Selon lui, le secteur manque de main-d’oeuvre à portée de main. Il est notamment à la recherche d’un ciseleur. « Deux, ce n’est pas assez. On aimerait bien être à six si on arrive à développer le projet. Actuellement, on s’en sort, mais on ne compte pas nos heures. » Un total qui permettrait de compter un travailleur spécialisé à chaque étape de fabrication : moulage, enrobage, ciselure, patine…
De nombreux projets dans les cartons
Depuis mars, la Fonderie Bini travaille tout de même avec une vingtaine d’artistes, sachant qu’il faut six à sept semaines pour sortir une petite pièce, et quatre à six mois pour les plus importantes. Cette année, Moussa Ouattara souhaite faire croître ce nombre, mais a aussi d’autres projets en tête : embaucher, accueillir des stagiaires, organiser des portes ouvertes pour les Journées européennes du patrimoine, mettre en place des expositions avec des artistes comme du temps d’abel Marta, ou encore faire venir du public d’esat ou d’ehpad pour des visites de découverte… 2026 pourrait aussi être le moment de lancer des ateliers pour faire découvrir l’art de la cire perdue au grand public. Rendez-vous dans les prochains mois…
